La créature aux os de verre

La psychose c’est quelque chose de particulier, comme si le cerveau était câblé différemment. Au point que c’est parfois compliqué de faire comprendre aux gens comment ça marche. Comme je pense que la fiction est parfois plus puissante que l’explication, j’ai écrit cette petite histoire pour mes proches. Voici un aperçu de ce à quoi ressemble la psychose vue de l’intérieur…

[TW : mutilation]


Il était une fois une créature dont les os étaient faits de verre. La créature ne se souvenait pas d’une époque où ça n’était pas le cas. La créature pensait que c’était normal. Un jour donc, iel en discutait avec des amis.

« Tu trouves pas ça bizarre des os en verre ? On pourrait penser qu’une chose si importante devrait être faite dans un matériau plus solide…
_T’as lu ça où ? C’est une idée marrante. »

La créature fût surprise. Iel n’y avait jamais pensé comme à une histoire. Pour iel, ce n’était pas une histoire. À cette époque, la créature était encore très naïve, alors elle insista.

« Ce n’est pas mon idée… enfin on est tous fait de verre non ?
_T’as bu ? Les os ne sont pas en verre.
_Si c’est pas le cas, de quoi sont-ils faits ?
_Les os sont faits… d’os. Pourquoi tu poses des questions pareilles ? »

La créature posait des questions pareilles parce qu’iel avait besoin de réponse. Mais iel ne les obtint jamais. À la place, la créature fût envoyée chez le docteur pour qu’iel puisse mieux comprendre la fabrication des os. Alors les docteurs expliquèrent encore et encore comment squelette et os fonctionnaient. La créature écoutait, hochant la tête en signe d’approbation. La vérité c’est que la créature ne comprenait pas, mais iel avait déjà compris qu’il était inutile de poser des questions. Ni ses amis ni les médecins n’écoutaient vraiment la question. Ils étaient si obsédés par le fait qu’ils avaient raison et la créature tort, qu’ils n’écoutaient tout simplement pas. Ils savaient que les os étaient faits d’os et ils pensaient que la créature avait besoin de comprendre ce simple fait pour son propre bien.

Alors la créature apprit l’histoire. Iel pensait que si iel se racontait cette histoire d’os faits d’os assez souvent, iel finirait par y croire. Ses os ne seraient soudainement plus de verre, mais de vrais os, identiques aux os de quiconque. La créature apprit les mots par cœur, mais ne parvint jamais à les croire vraiment. Iel se racontait l’histoire des os faits d’os toutes les nuits avant de dormir, mais ça ne fonctionna jamais. Ses os restaient désespérément de verre. La seule chose que ses amis et les docteurs lui avaient apprise, c’était que la créature était seule. Profondément seule. Non seulement c’était le seul être au monde avec un squelette composé d’os de verre, mais en plus, personne n’écoutait, et même quand ils écoutaient, ils n’entendaient jamais vraiment ce que la créature disait.

Alors la créature ne parla plus de ses os de verre.

This ain’t the way thing should be now, over years to follow.

1_Ve5hzOGnHfIGtvfQdnkpzQ[1]Les années passant, la créature parla de moins en moins. Si les gens ne pouvaient pas comprendre un concept aussi simple que le fait d’avoir des os de verre, comment pourraient-ils comprendre que ces os pouvaient se briser et vous blesser ?

Après avoir parlé de ses os de verre, la créature fût moquée et attaquée. On fît d’iel une chose étrange et étrangère.  Battue encore et encore, la créature résistait, mais à l’intérieur, les os se brisaient. De petits éclats d’os se brisaient, se séparant du squelette pour mieux errer à l’intérieur du corps de la créature.  La créature se demandait alors « est-ce que c’est normal ? » mais iel n’osait plus interroger personne. Aussi iel laissa faire et apprit à vivre avec malgré la douleur.

La créature apprit à se battre mais ça ne suffisait pas. La vie continua malgré tout d’année en année. La créature n’avait même plus conscience de se battre à longueur de temps. Se battre lui était aussi naturel que ses os de verre. Si naturel que les moments ne nécessitant pas de combat lui étaient difficiles. Est-ce qu’iel ne ratait pas quelque chose ? Iel savait que les monstres n’étaient jamais bien loin. Les monstres eux croyaient aux os de verre. Ils adoraient ça. Ils adoraient le son des os de verres se brisant et craquant sous les dents.  La créature savait aussi que quand les monstres seront à cours d’os de verre, ils mangeront des os d’os. Parce qu’il faut bien manger pour vivre, même si vous êtes un monstre. Alors la créature apprit à se battre encore plus fort pour protéger ceux qu’iel aimait. Même si ceux-là ne savaient pas qu’ils étaient en danger. Même s’il ne savait pas que la seule chose qui les protégeait était leurs os d’os. D’une certaine façon, ne pas savoir que des monstres existaient et en auraient bientôt après eux valait mieux : ils n’avaient pas à vivre dans la peur. Ainsi la créature n’en dît jamais un mot.

Mais la créature était fatiguée. Si fatiguée. Et si seule. Iel ne pouvait pas parler des monstres. Iels ne pouvaient pas parler de ses os de verre… Les choses empiraient au fil des ans. Iel sentait les éclats de verre perdus et le sang coulaient. Un épais sang noir. Un sang qui ne pouvait pas sortir. Un sang qui pourrissait et croupissait à l’intérieur du corps de la créature. Il n’y avait plus de larme, car maintenant, quand la créature pleurait, seul du sang coulait de ses yeux. C’était une des choses les plus douloureuses qui soient. La créature pleurait et les bris de verre blessaient ses yeux et le sang coulait. Et les monstres sentaient l’odeur du sang et ils  attaquaient alors que la créature était si faible. Il n’y avait personne à appeler au secours, car si iel appelait, les monstres blesseraient les sauveteurs.

D’autant que les sauveteurs ne pouvaient pas voir les monstres. Ils regarderaient la créature s’écrouler au sol, pleurant, tremblant et gémissant, et se demanderaient ce qu’était ce cirque. Alors quand la créature commença à trancher sa propre chair pour en extraire les bris de verre, on l’envoya chez les docteurs. À nouveau.

I’m falling out the edge of the world.
This ain’t the way thing should be now, over years to follow.

Les docteurs dirent à la créature qu’il ne fallait pas faire ça. Que c’était mal. Que la créature se tuait elle-même. Et toujours un peu naïvement, la créature essaya d’expliquer une fois de plus. Iel n’essayait pas de se tuer ; iel essayait de se sauver. Parce qu’il y avait un problème avec son sang après toutes ces années de saignement interne et de verre brisé, la créature devait couper ses propres liens pour se débarrasser de la pourriture qui lui grandissait dans le ventre et le reste. Les docteurs prirent leur voix gentille qui sait tout et mieux. Ils expliquèrent à la créature comment un corps humain fonctionnait. Avec cette voix lente et condescendante que les adultes prennent avec les enfants qu’on pense un peu stupide. Les docteurs expliquèrent que les monstres n’existaient pas, qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter car les docteurs avaient des pilules pour ça.

La créature pensait qu’ils était stupides. Une fois encore, ils n’écoutaient pas. Ils n’écoutaient pas parce qu’ils connaissaient déjà les réponses avant même que la question ne soit posée. Ils n’avaient même pas conscience qu’ils ne répondaient pas à la bonne question. Seule la créature s’en rendait compte.

Les pilules étaient un poison. Bientôt, le sang de la créature devint encore plus épais qu’il ne l’était. Si épais et si pourri que des vers y élurent domicile. La créature pouvait les sentir bouger et se multiplier. La créature ressentait d’autant plus le besoin de purger son corps. Le besoin était si fort, que quand iel n’avait rien pour se couper proprement, iel creusait sa propre chair à mains nues. La créature était de plus en plus désespérée. Pourquoi personne n’écoutait ? Pourquoi les gens supposés l’aider et la soigner n’écoutaient pas mieux ? Pourquoi les gens sensés l’aimer ne s’inquiétaient pas plus de la douleur que de la normalité de celle-ci ?

Parce que la créature n’était pas normale.
Parce que la créature n’était pas faite comme il fallait.
Parce qu’une telle créature ne devrait même pas exister.

Soudain, la créature comprit pourquoi les monstres la voulaient : iel était des leurs. La créature était un monstre. Un être non-existant. Une histoire. Un mensonge. La créature était un mensonge. Rien d’autre qu’un mensonge couvert de peau lui permettant d’être vu par les humains normaux. Un mensonge construit sur un squelette de verre. La créature n’existait pas. Iel était un genre d’art bizarre, ou une expérimentation foirée. Une création de verre cachée sous de la peau humaine comme une statue cachée sous un drap avant d’être révélée au monde.

La créature n’existait pas. C’est pourquoi personne ne l’entendait quand iel parlait, pourquoi ceux qu’iel aimait ne réagissaient pas aux bons stimuli. Les statues ne sont pas sensées vous perler. Est-ce que les statues se sentent seules, ainsi pétrifiées dans l’espace public sans pouvoir atteindre quiconque passant à porter ?

This ain’t the way thing should be now, over years to follow.

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La créature réfléchît et finît par se dire que peut-être, ce serait moins douloureux d’accepter sa nature de mensonge humanifié au lieu d’essayer de faire partie des humains. Alors quand la nuit revint, la créature échangea ses outils de coupes pour des pinceaux. Personne ne croyait que ses os étaient faits de verre, mais ils craquèrent pour les vitraux que la créature commença à créer. Les couleurs étaient si délicates et exquises, le dessin si précis et vivant, qu’ils en furent tous impressionnés. Comme tout ceci était magnifique ! Bientôt, les vitraux couvrirent tout le corps de la créature, et tout le monde fût convaincu qu’il s’agissait de son vrai corps. Ils avaient oublié avec une facilité déconcertante toutes ces histoires d’os de verre, de monstres et de mutilation ! Etait-ce si simple de manipuler les gens ? Oui, ça l’était. Montrez leurs des couleurs, ils choisiront les couleurs plutôt que l’ombre. Et la créature voulait qu’il en soit ainsi…

Dans l’ombre, la créature saignait toujours à l’intérieur. Ses os continuaient de se casser et de craquer. Les bris de verre la blessaient toujours de l’intérieur. Iel pouvait sentir le sang couler. Il n’y avait plus de larme. La peur de la douleur était trop grande. Iel ne se coupait plus. Ça ne réglait pas le problème, cela ne ferait qu’ajouter des coupures aux autres, et iel ne voulait pas être renvoyé chez les docteurs qui n’écoutaient pas. Qui plus est, iel commençait à vraiment apprécier les vitraux sur sa peau. C’était coloré et magnifique.

Pourtant, les monstres continuaient de venir la voir. Ils se sentaient seuls eux aussi. La créature le savait car iel se sentait tout aussi seul. Seuls les monstres acceptaient de voir la pourriture et les vers sous les vitraux colorés. Seuls les monstres savaient la douleur. Seuls les monstres admettaient son existence dans son entier.

La créature devait maintenant faire face à de nouvelles questions. Quelle était la meilleure solution pour arrêter la douleur et la solitude ? La créature était un monstre d’un genre unique, iel n’existait pas, iel n’était rien qu’une histoire complexe construite sur des os de verre et couverte d’une peau elle-même couverte de vitraux. Quelle partie était la plus vraie ? Etait-ce les os de verre existant depuis le commencement ? Ou bien étaient-ce les vitraux que la créature avait créés de toutes pièces pour couvrir les ténèbres de son existence ? Les deux parties pouvaient-elles exister dans un simple corps ? Il y avait ces jours où les bris de verre traversaient sa peau et la créature saignait à nouveau de ce sang noir épaissi par la pourriture. Iel essayait alors de retirer les bouts de verre comme on retire une écharde. Parfois, la créature se demandait si iel ne se transformait pas en une sorte de hérisson tordu. Ce qui surprit le plus la créature, c’était de constater à quel point tous était aveugle. Certains jours, le corps de la créature était criblé d’éclats de verre et personne ne remarquait rien. Ils ne voyaient jamais rien d’autre que l’éclat des couleurs sur sa peau. Peut-être était-ce la faute de la créature : iel avait rendu les couleurs trop brillantes. Iel voulait cacher le sang, la douleur et la pourriture. Etait-ce une si bonne idée maintenant que plus personne ne pouvait vraiment voir la vraie créature ? Mais laquelle était la vraie ? On ne peut pas reprocher aux gens de ne pas voir ce qu’on leur cache. Ce serait incohérent. Et les monstres ne toléreraient pas ça.

Un jour, alors que la créature essayait de retirer les éclats de verre criblant sa peau, iel se demanda : est-ce que je ne suis pas en train d’enlever des morceaux de mon âme ? Devrais-je les garder ? Il était impossible de répondre. Lorsque la creature demanda de l’aide, on lui donna les habituelles réponses inutiles :

« Evidemment tu les enlèves ! C’est juste de la souffrance. Tu ne devrais pas garder de la souffrance. »

Une fois de plus, ils n’écoutaient pas correctement. Ils recrachaient des réponses toutes faites. Alors ils n’entendaient pas et n’avaient pas conscience de ce qu’ils disaient. C’était les os de la créature qui se brisaient, les bris de verre cherchaient simplement à sortir. Les ténèbres cherchaient à sortir. Elles existaient toujours. La créature n’était pas un lézard. Si iel commençait à se débarrasser de ses propres os, iel n’aurait bientôt plus d’os du tout. Se débarrasser de la douleur signifiait se débarrasser des os ce qui signifiait se débarrasser de ce qui lui permettait de bouger. Il n’y avait qu’un pas à faire pour conclure que la créature était faite de douleur.

Et la créature le fit. Iel était un mensonge fait de douleur et couvert d’une peau artificiellement colorée.

Alors iel s’isola encore plus, par peur de blesser les gens autour. Et la solitude grandit encore encore encore. Et si le besoin de pleurer se faisait encore sentir, pleurer n’était plus sûr du tout.

Encore et toujours, il n’y avait personne pour répondre à la question, parce que personne n’écoutait vraiment. Quelle était la partie la plus vraie de la créature ? Que fallait-il garder ? Etait-ce parce que la créature n’existait pas vraiment que iel ne pouvait exister que sous la forme désirée par les gens qui l’entouraient ?

This ain’t the way thing should be now, over years to follow.

Plus les années passaient, plus la créature comprenait qu’il n’y avait pas de réponse.
Plus les années passaient, plus la créature se sentait seule.

 

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3 réflexions sur “La créature aux os de verre

  1. hyperidiote dit :

    Ce texte est bouleversant… Réellement bouleversant. Et vertigineux.

    Je ne sais même plus comment je suis arrivée sur cette page, mais merci. C’est éclairant, et vraiment touchant.

    J'aime

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